Gniama-Gniama.



En Afrique, là d'où je viens, là d'où j'arrive, quand vient l'heure de l'apéro, on sort les gniama-gniama. Il y eut même un temps où on mettait les glaçons dans des noix de coco vide. Je ne suis pas certaine que ça se fasse encore. Il est un peu tôt pour l'apéro alcoolisé alors que je t'envoie cette missive.

Je te propose donc un autre genre d'apéro.

Un apéro Littéraire.

Quelques morceaux salés-sucrés de mes livres, histoire de te mettre en bouche. Quelques bouchées dont tu me diras des nouvelles. Dis, c'est laquelle ta préférée?

(Mal) Voyante:

"Léonise n’en revient pas. Elle. Oui, elle. Elle est à la fois angoissée et excitée. Voilà deux ans que sa mère l’a retirée de l’école en donnant comme seule explication qu’à présent elle était en âge de chercher du travail. De subvenir aux besoins de la famille. Juste après le certificat d’études. Malgré les résultats brillants, les encouragements de son prof de maths à poursuivre, à faire une glorieuse carrière. La vie en a décidé autrement. Le père est mort. La mère est seule, il faut bien manger !

C’est bien elle qu’Augustin est venu chercher pour qu’elle passe un entretien d’embauche pour travailler chez le nouveau coopérant du Garden. Ce blanc, elle ne le connaît pas. D’ailleurs, elle connaît peu de blancs. Et c’est aussi pour cela sans doute, en plus de son jeune âge, qu’Augustin ne pense pas qu’elle sera prise. Elle ne fera pas l’affaire. Elle est trop jeune. Mais il lui doit bien ça, n’est-ce pas ? La recommander pour un emploi, les aider un peu, elles, sa mère, son frère et ses sœurs.

Il faudra s’occuper d’un bébé qui n’est pas encore né. Une fille. Ça, pour Léonise, ce n’est pas un souci, elle adore les enfants et elle a l’habitude de s’en occuper. De les changer. De les laver. Elle l’a souvent fait et a vu faire ses sœurs et sa mère. Et puis, ça ne doit pas être si compliqué de s’occuper d’un nouveau-né. Il ne parle pas. Il suffit de le rassurer. Et c’est agréable pour Léonise de jouer à la poupée, comme quand elle était petite. Un nouveau-né après tout c’est comme une poupée, non ?"


Le Deuxième Roman de Thomas Simon:


"Le jour où Thomas reçut le manuscrit de F. fut terrible.

Il se sentit profondément trahi, terriblement blessé. Meurtri. Elle l’avait tout bonnement égorgé de ses minuscules menottes. Elle lui avait fait boire la ciguë sans préambule. L’indigestion était mortelle. Il n’avait rien demandé à cette gamine. Qu’est-ce qui avait bien pu lui prendre ?

Depuis le début, cette F. était une vraie plaie. Elle ne méritait pas qu’on lui donne un nom complet. Comme sur un acte d’accusation, on ferait fi de son prénom. On n’en conservait que l’initiale. Un moyen de lui donner une bonne leçon, une claque en pleine poire. C’était cela qu’il pensait d’elle en lisant les feuillets qu’elle avait glissés sous sa porte.

À son retour de voyage, l’histoire de F. l’attendait dans le noir : elle était là, sur le carrelage froid. Gribouillée au crayon de bois. Raturée. Thomas descendait juste de l’avion. F. et lui ne s’étaient pas donné signe de vie depuis son départ de l’hôtel. Son départ à elle. F. ne prévenait jamais de ce qu’elle allait faire. Ou alors Thomas ne l’entendait pas.

Thomas regardait les feuilles manuscrites et pestait. Il ne l’avait pas invitée à la table du café de La Rochelle ce jour-là. Le jour de leur rencontre. Elle s’était imposée. Ne lui avait pas demandé de revenir le surprendre chez lui le lendemain. Il lui avait certes envoyé une carte avec les coordonnées de son lieu de vacances estivales.

Bien que même de cela, il continuait à douter. Avait-il posté l’enveloppe ? Comment avait-elle pu la recevoir si vite et le rejoindre dans la foulée ? N’avait-elle donc pas une vie à elle ? Des amis à prévenir de son absence, un chat à faire garder, des plantes à arroser ?

Personne ne pouvait aussi vite mettre sa vie privée entre parenthèses et rejoindre un inconnu à l’autre bout de la planète. Personne ne pouvait faire preuve d’une si grande abnégation. Sauf si elle avait déjà une idée derrière la tête. La volonté de nuire. "


(Un) Fidèle:


"Intérieur jour, zoom avant.

C’est une chambre rose pastel, celle de son enfance dont elle n’a pas souhaité changer la tapisserie. Des peluches nacrées, des perles de lait. Une commode qui déborde de flacons, d’encens et de guimauves.

Une jeune femme au teint frais, aux jambes lourdes. Emmanuelle dort sur le drap frais aux épinards. La lumière du matin filtre par les rideaux de percale. La lampe de chevet n’a pas été allumée. Silence.

Sa nuque est posée sur l’oreiller en satin brodé. L’ours est posé à cheval sur le traversin. Les cheveux épars sur le côté. La belle dormait. Silence. Elle ne sent pas le roussi qui s’échappe de la cuisine. Cresson trop cuit. Brûlure plastique.

Elle dort, les yeux éteints, la bouche entrouverte. Elle a deux trous rouges au côté droit."


Histoire de Bizangos:


"Des semaines, que dis-je ! Des mois d’attente ont trouvé leur raison d’être dans cette après-midi fériée du mois de mai. C’est la saison des cerfs-volants, vous savez ?

Vêtements criards arrachés, chaussures à talons qui valdinguent. René s’agrippe aux boucles charbon, naturelles aujourd’hui. Mord dans l’étoupe et c’est la tresse de Solange qui lui saute à la gorge.

La chair du cou a le goût de la mangue, il en suce le noyau. Longtemps. De façon méticuleuse, en soignant la trace de ses dents. Les mollets ronds suintent les onguents. Épicent.

La fille connaît son affaire. Déborde d’attentions : masse les pieds en frottant ses fesses, balaye le dos de ses seins lourds. Malaxe le peu de peau qui entoure les os de son partenaire. Elle a le coup de reins efficace et ventilatoire. Sa bouche entoure, enveloppe, dérobe, sème sur le ventre à peine rebondi, des baisers doux, des morsures folles.

Combien sont-elles ? Mille mains s’affairent. Mille, au moins. Impossible sinon qu’il y ait, comme cela, autant de plaisir à la fois. Des crêpes qui valsent. Combien de trous ? Où sont les bras ? Morceaux de quoi ?

En soupesant les lourds tétins, René rejoint les petites pointes d’Alice. Ou de cette mère d’élève qui se plaint toujours qu’on maltraite son fils. Les femmes s’entassent dans le cerveau de notre héros.

Les pensées dingues de la nuit regagnent du terrain. Bientôt les bouts se changent en pointes de fer. Martèlent. Le dard d’un coléoptère. S’enfoncent dans le crâne de notre ami.

René explore un planisphère, peut-être. Un morne frisé chauffe et au milieu coule un volcan. "


Sangs mêlés:


"Le dimanche, quand d’autres se ruent à la cathédrale du Plateau, Klara et Kiné prennent d’assaut, de l’aube au coucher du soleil, l’espace clos d’un hôtel en bord de mer. Elles y ont leurs habitudes. Le jus de bissap coule à flots. Prévenants, les serveurs rivalisent pour satisfaire leur moindre demande. On y mange des frites croustillantes dans des cornets de papier journal et du thiof grillé à point.

Ma’Blanche lit sur sa serviette tandis que Kiné embrasse du regard l’immensité de l’étendue bleue. On se partage des crêpes au sucre ou au Nutella. On se lèche les doigts… pendant que le soleil poursuit sa course à l’horizon, à l’heure où les athlètes sénégalais commencent leur échauffement sportif sur la plage, Ma’ Blanche commande une petite bassine pleine de pastels, ces friands en pâte brisée farcis de poisson à l’oignon qu’on trempe dans des petits sachets de sauce tomate relevée. Un petit extra… Elle observe un petit garçon blond, tout excité d’étrenner sa nouvelle moto. Dans l’esprit du bambin, le bac à sable revêt l’aspect des dunes sahéliennes du lac Rose où arrivent les majestueuses pétoires des participants du Paris-Dakar. Galvanisé par le vrombissement de sa monture électronique, l’enfant klaxonne à tire-larigot, l’agression sonore qui s’échappe à chaque coup de sonnette est heureusement atténuée par le bruit des vagues puis par celui des djembés. Klara ne peut détacher les yeux de l’enfant.

Klara gare sa voiture dans l’immense parking fleuri. Le gardien referme le portail blanc en fer forgé. Kiné sort du véhicule, les bras chargés des serviettes de plage encore humides. Les deux femmes traversent le jardin et grimpent l’escalier extérieur en colimaçon qui mène au salon. Elles sont habituées à partager ainsi leurs moments de détente. Avec le temps, Kiné est devenue la confidente de Klara.

C’est l’heure du traditionnel plat de pâtes du dimanche soir pendant que le gardien arrose les bougainvilliers, les hibiscus, les cordias… Les fleurs de manguiers prédisent une belle récolte de mangues juteuses pour le mois de mai prochain, la citronnelle dont on fait des infusions pour digérer le Thieboudienne24 les soirs de fête, délivre un parfum délicat. On savoure la fin du jour, les membres alanguis par l’eau salée, le feu du soleil brûle encore délicieusement la peau. Kiné a bien profité de ce bol d’air marin, elle ne vient pas toujours à la plage du Vivier, le dimanche. Parfois elle préfère rester avec sa famille de sang. Ce jour-là, c’est elle qui a souhaité se joindre à sa patronne. Ce soir, elle prévoit de rester dormir chez les Saint-Dior pour éviter les embouteillages du lundi matin."


Je danserai avec ton souffle:


« La sorcière », c’est ainsi que les enfants du French Quarter la surnomment depuis bientôt trois générations. Elle est à sa place dans ce lieu aussi mystique que mythique. Longs cheveux blancs bouclés ramassés en un chignon souple. Ongles pointus. Jupe de gitane. Outre son costume, il faut admettre également que l’attrape-rêve dans son jardin y est pour quelque chose. On l’entend carillonner jusqu’au bout de la rue. Et même les jours d’été où l’air semble lourd, la chaleur étale, dénuée de toute brise. Ces jours de canicule, le cliquetis du porte-bonheur retentit jusqu’au bayou.

L’attrape-rêve indien et les vêtements, donc. S’il n’y avait que cela.

Quand elle était jeune déjà, il arrivait que les petites filles du quartier la poursuivent avec une paire de ciseaux pour lui couper ses nattes. Rousses alors. Le fait que Granny soit française ne manquait pas d’attiser la méfiance de ses camarades américaines, d’autant plus qu’elle traînait avec les petites Haïtiennes du coin. Ça faisait vraiment mauvais genre pour une blanche.

À l’âge adulte, les chipies, devenues mégères, lui crachaient sur les pieds, au marché, dès qu’elles en avaient l’occasion. Les mêmes, pourtant, prenaient contact avec elle si elles tombaient enceintes au mauvais moment ou si un de leurs enfants décédait avant l’heure. Granny avait toujours la solution, la bonne plante, le remède parfait quand il était question d’enfants.


Gorgi Djiguène:


"DISQUETTE. — Pardon ma sœur, mais c’est toi qui gâtes mon nom. Les piroguiers, je les ai pratiqués, eux et leurs promesses sur l’oreiller. Maintenant, je les sens à des kilomètres à la ronde. Non, là c’est sérieux.

PAPE et SALI. — Vas-y, raconte.

DISQUETTE. — C’est Souleyman Diawara, il m’a choisi pour incarner la femme sénégalaise moderne dans son prochain documentaire !

SALI ET PAPE. — Souleyman ?

SALI. — La Sénégalaise moderne ?

PAPE. — Dans un documentaire ? Je t’aurai vue dans un autre genre de film moi…

DISQUETTE. — Toi, tu es un vrai cochon obsédé.

SALI. — C’est pas faux.

PAPE. — Oh, ça va, si on ne peut plus rigoler… Et donc, Souleyman ?

DISQUETTE. — Oui ! Lui-même. Il veut m’interviewer.

SALI. — À quel sujet exactement ? La coiffure ?

DISQUETTE, vexée. — Pour une fois que quelqu’un me voit pour autre chose que mon corps et veut me donner à la parole au sujet de la situation culturelle locale..

PAPE. — La situation cul…turelle ?

SALI. — Oh, ça va, Pape, arrête, t’es lourd à la fin. Vous les hommes ! Pas un pour rattraper l’autre. Tu me fais penser à Jérémie, tiens.

DISQUETTE, approuvant. — Wallaye.

PAPE. — Jérémie, le mari de Klara, ta mère adoptive ? Si je pouvais avoir la moitié de son compte en banque, crois-moi, je serai le plus heureux des hommes.

DISQUETTE. — Arrêtez de me voler la vedette. Toi Pape tu es le plus grand séducteur de Dakar, Parcelles Assainies comprises et toi Sali, tu passes ton temps à nous parler de ton roman-là.

SALI. — Ce n’est pas un roman.

DISQUETTE. — Oh ça va… Ton livre ! Laissez-moi être sous les projecteurs pour une fois.

PAPE. — C’est vrai, machallah ma sœur, on plaisante toi-même, tu sais. Bravo.

SALI, à contrecœur. — Oui, bravo. Et du coup, Aminata, c’est la petite amie de Souleyman ?

DISQUETTE. — Tu plaisantes j’espère ? C’est sa bonne !

SALI. — Oui, je sais, je demande juste.

PAPE. — L’un n’empêche pas l’autre.

Regards courroucés des deux filles."



Ni oui Ninon:


"SAMUEL, au téléphone. — Tu imagines, il a fallu qu’il vienne avec tous ses mioches. Tous ! Franchement. Honnêtement, Leila ? Oui, je pense qu’il doit bien en avoir trois maintenant. Enfin, ils étaient trois la dernière fois que j’ai compté. Oui, mais tu penses que c’est un lieu adéquat pour des gamins ? Une occasion qui se prête à un voyage en famille ? Oui, il est arrivé. Oui, je ne l’ai pas encore vu, mais faudrait être sourd pour ne pas l’avoir remarqué. D’ailleurs, la musique qu’il écoute est de plus en plus merdique. Genre Sardou. Il a clairement viré à droite là, il n’y a plus de doute possible. Si son père savait ça !

SAMUEL, de plus en plus blasé. — Oui, évidemment, je connais ton point de vue sur cette affaire. Oui, on ne juge pas les autres sur la musique qu’ils écoutent ni sur leurs opinions politiques, je connais la chanson. Oui, bien sûr, enfants ou pas ce n’est pas la question. Oui, sans doute, je devrais être avec le mien, d’enfant, justement, au moment où je te parle. (Silence.) Il dort, là ? Comment était le caca aujourd’hui ? Solide ? Liquide ? Pétroleux ? (Rire nerveux.) Oui, Leila, tu as raison, ce n’est pas bien de rire des excréments de notre progéniture. Si ça pouvait le traumatiser ? (Silence.) Ah, ce n’était pas une question. Ça pourrait le traumatiser… oh, tu sais… Enfin chérie, une bonne fois pour toutes, tu devais bien t’attendre à ce que j’y aille, tout de même, ce n’est pas comme si tu découvrais son existence ! Tout compte fait, il est assez malvenu de parler d’existence dans les circonstances actuelles. Mais tu devais bien t’attendre à ce que je me rende disponible : ce sont des événements qui ne se produisent qu’une fois dans une vie tout de même ! Oui, heureusement, c’est vrai. Mais bien sûr, que je devais y aller seul, je lui devais bien ça. Je n’allais quand même pas emmener un nouveau-né à un enterrement ! Surtout que, pour le coup, Junior n’a pas eu le temps de la connaître ! Arrête, arrête avec les reproches, je me sens assez mal comme ça ! (Face public.) Elle a raccroché.

On entend des bruits de dispute d’enfants en coulisses. Samuel s’assied par terre, éteint, recroquevillé sur lui-même."


J'ai hâte de connaitre celui qui t'a donné envie de commander le plat en entier!

Avec audace, amour, et gratitude,

Bonne dégustation, bon appétit.


Fanny


ta romancière chamane, nomade, sauvage.

J'aime écrire des histoires qui te transforment, te transportent, te bouleversent.

J'aime t'accompagner à écrire les tiennes.


PS: Pour le mois de Novembre, j'ai envie de te proposer des offres magnétiques qui t'attirent et qui te servent vraiment. Peux-tu répondre à ce petit test s'il te plait? ça ne te prendra que quelques minutes et ça m'aidera à te concocter des offres sur mesure pour le mois de Novembre. (normalement il est anonyme)


https://forms.gle/61VGoJqRZaMU9SUS6


Merciii!




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